Sous l'ancien régime vietnamien:
Monarchie au sommet de l'Etat, République à la Campagne
Vo Thu Tinh


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Dans le Vietnam d'autrefois, il existait deux sortes d'autorité. En haut, celle du roi qui nomme les ministres, les mandarins civils et militaries pour l'aider à gouverner le pays, et en bas, celle de la population communale qui élit son chef de village pour gérer les affaires locales et représenter le village auprès des mandarins du district et de la province. Deux autorités, qui se complètent, mais souvent aussi, la loi du roi doit céder le pas aux coutumes du village, "phép vua thua lê làng". Deux autorités, deux légitimités, donc deux sortes de rapports: Rapports entre le souverain et ses ministres, mandarins; rapports entre le souverain et la population rurale. A chaque catégorie de sujets correspondent donc des obligations qui lui sont propres.

Rapports entre le souverain et ses ministres, ses mandarins

Autrefois, les monarques se basaient sur "tam cuong, ngu~ thuòng" (trois devoirs: souverain-sujet, père-fils, mari-femme), et cinq vertus (humanité, fidélité, rites, sagesse, confiance) du Confucianisme, pour gouverner le peuple, mais plus tard, je ne sais quel lettré fanatique a proclamé cette étrange sentence: "Quân xu? thâ`n tu?, thâ`n bât tu? bât trung:" (Quand le roi ordonne au sujet de se tuer, si celui-ci n'obéit pas, il sera taxé de déloyauté.). Trân Trong Kim, dans son ouvrage Nho Giáo (Confucianism), a repris le même problème en faisant une distinction bien nette entre "quân", celui qui dirige, qui commande et "vuong", celui qui a le titre de roi, d'empereur. Considérant que "quân quyê`n" (le pouvoir de celui qui commande) est une autorité, une puissance nécéssaire pour maintenir l'ordre dans le pays, nos premiers Confucianistes employaient l'expression "trung quân" qui signifie "loyal envers celui qui commande", au lieu de "trung vuong" ou "trung ðé" qui signifie "loyal envers le roi ou l'empereur". D'ailleurs, le Maître a bien précisé que: "Trung thâ`n tòng ðao, bâ't tòng quân", le sujet loyal (nguòi tôi trung) obéit à la Vertu (Ðao) mais non à celui qui gouverne. (1)

Ainsi, pour désigner les rapports entre sujets et roi, dès le début du XIVème siècle, au lieu d'employer l'expression "trung quân" (loyal au roi), nos grand lettrés employaient "uu quân ái dân", c'est-à-dire "se préoccuper des comportements (politiques, moraux) du roi, et aimer le peuple". En abrégé, l'expression "uu quân ái dân" s'écrira dès lors "uu ái" or "ái uu".

Dans l'ouvrage littéraire en chu~ nô:m le plus ancien (qu'on a pu conserver jusqu'à ce jour), le Quôc Âm Thi Tâp, Nguyên Trai (1380-1442) fut le premier à employer ces expressions:

      Bu.i môt tâc lòng uu ái,"
      Ðê ngày cuôn cuôn triêu Ðông (QA, 50)

(A cause dedans mon coeur subsiste cette vieille préoccupation à l'égard du Roi et cet amour pour le peuple / Qui grondent nuit et jour comme la marée de la Mer Orientale.)

      Tóc nên bac, bo?i lòng uu ái
      Tât ðuoc tiêu, nhò thuôc ðáng cay (QA, 112)

(Les cheveux blanchissent à cause des soucis pour le roi et de l'amour pour le peuple / Une maladie à soigner nécéssite des médicaments amers.)

      Gia son, ðuòng cách muôn dam,
      Uu ái, lòng phiên nua ðêm. (QA, 115)

(Mont natal, dix mille ly me séparent de toi, / Angoisse pour le roi, amour pour le peuple, mon coeur saigne à minuit.)

Dans son Bach Vân Am Thi Tâp Nguyên Binh Khiêm (1491-1585) a écrit, lui aussi:

      Ái uu vac vac, trang in nuóc,
      Danh loi lâng lâng, gió thô?i hoa. (BV,1)

(Préoccupations à l'égard du Roi et l'amour pour le peuple resplendissent toujours en moi; image que la lune imprime au fond de l'eau / Honneurs, richesses ne m'imprègnent plus: brise soufflant sur les fleurs.)

      Ái uu, cha?ng quên niêm nuóc
      Thi phi, biéng nói su. may (BV, 76)

(Inquiétude pour le Roi et l'amour pour le peuple, je n'ai pas oublié ces préoccupations anciennes / Le vrai, le faux, je ne parle guère des évènements actuels.)

Ansi que Trân Trong Kim l'a cité "Trung thâ`n tòng ðao, bâ't tòng quân", le "tôi trung" (sujet loyal) obéissant à la Vertu (Ða.o) mais non à celui qui gouverne, a donc le devoir de dissuader le roi, parfois même, il doit lui désobéir, pour que le roi ne fasse pas quelque chose de contrevenant à la politique ou à la morale. Ce faisant, il prouve qu'il est vraiment préoccupé des comportements de son souverain (uu quân). Mencius ne l'a-t-il pas affirmé:"Celui qui empêche son prince de mal faire, quelle faute commet-il? Par contre, celui qui empêche son prince de mal faire, aime véritablement son prince" ? (2) Dans notre histoire, il ne manque pas d'anecdotes concernant cette dissuasion du roi par ses loyaux sujets, ou la désobéissance de ceux-ci.

Pour que le rapport "souverain-sujet" soit parfait, il convient de suivre un double sens: comportement du sujet envers le roi, et comportement du roi envers le sujet. Si le sujet a des devoirs envers son roi, celui-ci a aussi des devoirs envers ses sujets. Si le roi ne remplit pas ses devoirs en assurant une bonne vie à ses sujets, ceux-ci ne pourraient s'empêcher de le déconsidérer.

      Làm trên mà cha?ng chính ngôi,
      Khiên cho ke? duo´i chúng tôi hô~n hào.

(Supérieurs, ce sont vos comportements indignes de vos rangs et honneurs / Qui poussent les inférieurs que nous sommes à devenir des insolents.)

Confucius lui-même a dit:"Le roi doit agir conformément à sa mission, le sujet doit agir conformément à son devoir. Le roi suit les rites de courtoisie envers ses sujets, ceux-ci le servent avec loyauté." (3) Mencius a également proclamé:"Dans un pays, suivant l'ordre d'importance, le peuple vient en premier lieu, puis le royaume, le roi ne vient qu'en troisième lieu". (4) Au temps de Mencius (372-289 av.J.C.), les monarques vassals se rivalisent pour enrôler des hommes de talent en vue d'aider leur pays à devenir plus riche et plus puissant que les autres. Il en résulte que les "bách gia chu tu?" (les Cents Ecoles) peuvent librement discuter entre eux, quelquefois ils peuvent même discuter avec les rois vassals. Mais au bout du compte, cette doctrine "dân quyên" (droit du peuple) dans cette époque "hoàng kim" (âge d'or) ne fut observée par aucun roi. Plus tard, avec les méfaits résultant de la destruction de tous les livres par l'Empereur Tan Thuy Hoang et de l'unification du Nho Giao par la dynastie des Han, et des Tong, la pensée chinoise reste confinée dans le cadre étroit du Confucianisme. Depuis cet "âge d'or" (IVè siècle avant J.C.) qu'au jour où Ton Dat Tien établit les Tam Dân Chu? Nghi~a, "Les Trois Doctrines": dân sinh (la vie du peuple), dân quyên (les droits civiques du peuple), et dân chu? (la démocracie et l'indépendance du peuple) en 1912, on ne vit guère la population des villages chinois élire leur chefs de village.

Rapports entre le souverain et la population villageoise

Au Vietnam, sous l'ancien régime, le roi nommait tous les ministres, les mandarins à partir de l'échelon des chefs de district, mais à la campagne, il permettait au villageois d'élire un chef de village pour gérer les affaires locales et représenter le village auprès des chefs de district et de leurs supérieurs et d'élire aussi les adjoints au chef de village, d'élire les personnes âgées, ayant beaucoup d'expériences au Conseil des Notables, pour superviser les chefs de village.

D'après le Ðai Viet Toàn Thu, Lê Hoàng Tông (1663-1671) a proclamé en année 1669, dix huit directives pour une bonne politique, pour éradiquer les mauvaises habitudes dans le monde rural, dont la neuvième concerne le "choix de jeunes gens appartenant à de bonnes familles pour les élire comme chef de village afin d'instruire les bonnes manières aux villageois ", directives que le Lê Triêu chiêu lênh thiên chính reprendra en détails comme suit:

Le chef du village a pour mission de sauvegarder les moeurs. Il nous faut addresser des instructions aux chefs de distict dans tout le pays pour qu'ils les transmettent aux villageois, visant choisir parmi les gens de bonnes familles les jeunes lettrés, les descendants des mandarins, les garçons dispensés des charges communales par égard pour leur famille, les étudiants, et ceux qui sont instruits, intègres, justes et laborieux afin d'en élire un chef de village représentatif de leur village et commune, pour examiner les requêtes, régler les litiges entre les villageois, et deux fois par an, au printemps et en automne, réunir les gens du village pour enseigner, suivant les directives du gouvernement, les bonnes manières et les orienter vers " l'esprit de concession mutuelle" dans la vie quotidienne.(...) Une fois tous les trois ans, le chef de district peut faire concourir les chefs de village et leurs adjoints pour choisir parmi eux, ceux qui sont vertueux, intègres, qui avaient pu éduquer ses concitoyens à observer les bonnes moeurs, réconcilier les plaignants et les accusés dans les affaires litigieuses. Il fait des propositions au Roi par l'intermédiaire d'un mandarin appelé Thùa Ty. Sur l'ordre du Roi une enquête sera ouverte pour vérifier les faits. Le dossier passera au Ministère des Affaires Intérieures qui nommera les chefs de village au rang des chefs de district, les adjoints chefs de village au rang de chefs de village. Et ce, à titre d'encouragement (pour tout le pays).

Si les chefs de district ont besoin de faire exécuter quelque chose, il faut faire appel aux adjoints au chef de village et non au chef de village lui-même, pour permettre à celui-ci de garder sa dignité. Si les autorités supérieures agissent contrairement à cette directive, le chef de village peut les dénoncer et les faire condamner pour y avoir désobéi.

Par contre, si un chef de village se livre à la cupidité et agit de manière malhonnête les villageois peuvent le dénoncer au chef de district; s'il y a des preuves, pour les fautes légères, le coupable sera puni selon la loi. Mais si les fautes sont graves, il sera obligé de servir comme soldat envoyé aux frontières. Et on procédera alors à l'élection d'un autre chef de village pour s'occuper des affaires du village. Si dans ces opérations le chef de district juge de travers, il sera passible de la rétrogradation ou d'être renvoyé. (5)

Dans l'ancien temps, la population villageoise pouvait aussi se réunir pour voter un "huong uóc" ou "lê làng", convention communale, pour régler les affaires locales intéressant directement le comportement quotidien de chaque villageois. Ces "huong uóc" doivent être ratifiés par les autorités supérieures (pour voir s'il y a des clauses contraires à la Loi du roi). Cette convention communale est observée par les villageois de manière plus stricte que les édits royaux. Un proverbe n'a-t-il pas confirmé que "Phép vua thua lê làng", la Loi du roi doit céder aux coutumes du village ?

Dans le huong uóc du village de Mô Trach (Thuong Hong, Ha?i Duong), par exemple, il est dit que: "Les villageois doivent faire régler leurs différends d'abord par les chefs de village, et non pas les référer aux chefs de district ou aux préfets, autrement, ils encourront une pénalité: un buffle et six jarres d'alcool." Ou "Les quan van, mandarins civils, qui se font accompagner au village par des enfants ou petits frères venant de loin, doivent les éduquer préventivement. Il est interdit à ces derniers, sous prétexte d'aller à la chasse, de porter des armes et pénétrer dans tous les coins du village, fournissant ainsi aux malfaiteurs l'occasion de s'y introduire. Le contrevenant est tenu de livrer un porc valant 1 ligature, 1 jarre d'alcool, du bétel et des noix d'arec." (6)

Est-ce encore ici un thème clef pour les études "indo-chinoises" où domine l'alternance fonctionnelle ou quête d'une double légitimité ? "On voit se réaffirmer une certaine identité "préchinoise" venant partager le pouvoir avec des formes culturelles "importées", la royauté chinoise, le confucianisme ou les Classiques chinois. Ainsi, de la même façon que la royauté de Hanoi, de Hue a besoin de légitimation "indigène" par les "lê làng", de "l'élection de chef de village", pour pouvoir effectivement fonctionner, établir un équilibre culturel, par rapport à des apports "périphériques" (modèles chinois) qui auraient progressivement façonné et diversifié les sociétés locales pour donner naissance aux communautés actuelles, utilisant, en les contrôlant et en les limitant, les éléments nouveaux ou véhiculés par telle ou telle influence étrangère." (7)

Mais contrôlant et limitant en quel sens ?

Un observateur européen n'a-t-il pas constaté que: "Dès que commence le Vietnam, le maître mot de ses problèmes historiques paraît se trouver dans cet esprit de résistance qui associe de façon paradoxale, à d'étonnantes facultés d'assimilation, une irréductibilité nationale à l'épreuve des défaites, des démembrements et des conquêtes." (8)

Paris, Automne 2001

Notes

(1)    Nho Giao (Confucianisme), Tran Trong Kim, Tome 2, Ed. Tan Viet, Saigon, 1987, pages 412-413

(2)   Manh Tu, Luong Hue Vuong, , ha. t. 4

(3)   Luân Ngu~, Bat Dat, t. 19

(4)   Manh Tu, Tân Tâm Ha, t. 14

(5)   Lê Triêu Chiêu Lênh Thiên Chính, tome I (1619-1705), traduction du chinois en vietnamien par Nguyên Si~ Giác, Présentation de Vu~ Van Mâu, Edit. Binh Minh, Saigon, 1961, pages 140-141

(6)   Le village traditionel, Etudes vietnamiennes, No. 61, Hanoi, 1980, Les anciennnes conventions du xa~ de Mo Trach, p. 251-296

(7)   D'après J. Népote Le cycle de Si Thanonsay, Péninsule, Présentation, Nos 6-7, Paris, 1983, p.10-12

(8)   Paul Mus, Vietnam, Sociologie d'une guerre


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